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1800-1950


Sorciers et guérisseurs bretons devant la justice

Une conférence d’Annick le Douget

Alors qu’en 1803 apparaît le premier texte de loi condamnant l’exercice illégal de la médecine, les guérisseurs, rebouteux, matrones ou encore « sorciers » vont commencer à être poursuivis par la justice. Des jugements qui marqueront surtout la fin d’un monde et le début d’un autre.

En ce début du XIX° siècle, la Bretagne soufre d’un retard énorme, tant du point de vue économique que sanitaire et social. La sous-médicalisation est chronique dans le Finistère, le département se classant avant-dernier des départements français en terme d’équipements et de présence de médecins. Il ne devance que le Morbihan, bon dernier du classement ! A partir de 1803, ce sont des dizaines de guérisseurs qui vont être appelés à comparaître devant les juges alors que les médecins diplômés ne sont pourtant pas assez nombreux pour faire face aux besoins…
Annick le Douget, ancienne greffière, a travaillé durant plusieurs années sur une soixantaine de dossiers pour dresser le portrait-robot de ces accusés si particuliers et un livre sortira en septembre prochain.

Soigner par les plantes ou par le don…

Qui sont ces guérisseurs désormais interdits d’exercice ? A 60%, ce sont des hommes, principalement agriculteurs ou maréchal-ferrant… Cela n’étonnera personne dans un pays et une région entièrement dominés par l’activité agricole. Ces professionnels sont alors réputés pour avoir un don, des connaissances particulières, souvent transmises de père et fils, et plus généralement de posséder la connaissance des « simples », en d’autres termes, des herbes qui soignent. Certes, la population est habituée à consulter ces guérisseurs parlant breton et vivant la même vie qu’eux-mêmes, mais les chiffres sont là et pour ne parler que des accouchements, les taux de décès des enfants ou des mères se révèlent catastrophiques ! Les matrones ont certes la confiance des familles, mais elles n’ont pas toujours les capacités techniques pour accoucher en toute sécurité.
Pour ce qui est des maladies, elles ne sont, la plupart du temps, pas identifiées. On soigne un « mal au ventre » ou des « douleurs »… Les patients eux-mêmes, habitués à endurer peuvent avoir du mal à exprimer ce qu’ils ressentent, amenant les guérisseurs à prescrire des soins totalement décalés au regard de la pathologie. Ce sont d’ailleurs majoritairement les reproches qui leur sont faits : des soins mal adaptés, pas assez rapides. C’est ainsi qu’en 1870, une épidémie de variole va décimer 95 personnes de Coray (29) sans que le médecin, pourtant présent n’ait pu consulter qui que ce soit… chacun ayant préféré se méfier de ce citadin si différent de leurs guérisseurs habituels. D’autres fois, ce sont des pratiques particulièrement dangereuses qui sont dénoncées par les médecins après qu’ils ont constaté les dégâts causés. Témoin, l’utilisation du vitriol pour « soigner » une plaie… ou bien encore la pratique « magique » de la scarification du palais et des jambes ayant entraînée des hémorragies terribles, le patient n’étant sauvé qu’in extremis après avoir perdu plus de deux litres de sang !

Les patients ne dénoncent pas leurs guérisseurs

Les dénonciations à la justice viennent rarement des particuliers ; c’est le plus souvent la rumeur publique qui va jouer son rôle en accusant non pas les guérisseurs pour ce qu’ils sont, mais tout simplement les escrocs, les personnes peu scrupuleuses, ou tout simplement les plus incompétents.
Les attentes de la population en termes de soins sont évidemment énormes, mais faute d’une présence suffisante de médecins ou de professionnels formés, il est souvent plus logique de s’en remettre aux traditions et à la crédulité des patients. C’est ainsi qu’au fil des décennies, la montée en puissance des médecins va tarder à s’imposer. Ils doivent en effet souffrir de la concurrence de ces guérisseurs, mais aussi des Soeurs de charité, oeuvrant sous couvert de l’Eglise… Le tournant sera sans doute atteint vers 1880 : les médecins sont plus largement présents, ils font moins peur, mais surtout, la science a fait de tels progrès que les résultats sont désormais incomparables avec ce qui se pratiquait jusque là. Ce n’est en fait qu’après la seconde guerre mondiale que le paysage changera pour de bon, avec le développement de la Bretagne dans tous les secteurs.

Reste une question : à quoi s’exposaient ces contrevenants si controversés ? Et bien en général, à peu de chose, des petites amendes, rarement de la prison… et dans tous les cas de figure, lorsque la situation était trop difficile, à des peines accompagnées de sursis. De quoi agacer les autorités qui trouvaient (déjà…) que la justice était décidément trop laxiste. Quant aux sorciers, que les populations locales ne distinguaient pas franchement des guérisseurs, la justice se bornait à un seul chef d’inculpation, celui « d’imposture », en raison de la revendication d’un pouvoir non justifié dans le but d’extorquer de l’argent. Mais si la justice a eu raison des « guérisseurs » les plus dangereux, leurs pratiques n’ont pas toutes été oubliées et la question des médecines dites « parallèles » continue et continuera sans doute encore longtemps à occuper le débat.

A Le Douget
A Le Douget .