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Quand il était interdit de parler le breton à l’école…

Pour la première fois, le nombre d’élèves scolarisés en Bretagne dans les écoles bilingues à la rentrée scolaire 2016/2017 a dépassé le cap des 17 000 inscrits. Mais entre 1830 et 1960, parler Breton était non seulement interdit, mais puni ! Fãnch Broudic, spécialiste de la langue bretonne, revient sur l’histoire de ces années noires.

C’est une loi non écrite, édifiée sur une idéologie non revendiquée, le plus souvent laissée à l’appréciation des instituteurs, et qui a pourtant perduré durant 130 ans en Bretagne. Une pratique sur laquelle est revenu Fãnch Broudic, dans le cadre d’une conférence de l’Université du Temps Libre, donnée en mars dernier à Etables-sur-Mer.

Fanch Broudic
Fanch Broudic .

Dans une France où, dans certaines contrées, les langues premières (entendez, les langues maternelles) sont encore très présentes, la volonté partagée par le plus grand nombre est d’imposer le français comme langue unique à l’intérieur des établissements scolaires.
L’école n’est alors pas encore obligatoire et seuls les garçons (à de rares exceptions) sont invités à acquérir un peu d’instruction. Mais l’air du temps a peu à peu commencé à changer. A Quimper, de nombreux paysans aisés ont pris l’habitude de confier leur fils aîné aux bons soins d’un instituteur particulier. Charge bien sûr à lui de lui enseigner les rudiments d’instruction, mais aussi le Français. L’objectif est clair : en maîtrisant la langue française, le jeune homme aura plus tard plus de facilités pour gérer les affaires de la ferme, parler avec le notaire, voire même envisager une ascension sociale. Le jeune élève est donc placé à l’année, en compagnie de 2 ou 3 autres comparses. Tout ce petit monde est logé, nourri et instruit... en Français.

La carotte... mais surtout, le bâton

Presque simultanément, s’opère un second mouvement, plus coercitif. Il prend la forme d’un petit texte daté de 1833 et signé de la main du Recteur du Finistère Louis Dufilhol, lui-même bretonnant et même passionné de collecte de la mémoire locale. Dans ce texte, il préconise l’attribution d’une pièce de bois accrochée à la boutonnière à tout élève surpris en train de parler Breton, que ce soit en classe ou à la récréation. Celui qui, à la fin de la journée ou de la semaine, a encore le "symbole" est tout simplement puni. La punition consistant, dans le meilleur des cas, à ne pas avoir le droit de jouer pendant les récréations.

symbole
symbole.

Mais il existe une solution simple pour ne pas être puni ! Trouver à son tour un autre élève en flagrant délit de "bretonnitude"... et lui transmettre l’objet de la honte ! Cet objet, c’est le plus souvent un petit sabot de bois, mais ce peut tout aussi bien être un simple morceau de bois. Cela n’a en fait guère d’importance puisque tout le monde, dans l’école et au-delà, sait ce que cela signifie... Ainsi, alors que le Ministère de l’Instruction Publique n’a officiellement rien demandé, la pratique du "symbole" va se retrouver dans toutes les régions où les langues locales sont très vivaces : Pays Basque, Alsace, Pays Occitans...

Une pratique ancienne

C’est que l’histoire n’est pas récente ! Elle remonte en fait au XVI° siècle et à la fondation de l’Ordre des Jésuites par Ignace de Loyola. Il impose dans toutes les écoles dirigées par son ordre, l’enseignement en latin, cela afin de se distinguer des parlers "vulgaires".

130 ans plus tard, la pratique du "symbole" va s’éteindre d’elle-même, faute d’élèves à punir... Les derniers témoignages faisant état (en Basse Bretagne) de son usage remontent à 1960. La première raison en est que, dans les années d’après-guerre, les familles ont peu à peu fait le choix d’élever leurs enfants en Français ; ce mouvement de bascule s’opère sur un petite quinzaine d’années, mais il sera décisif ! L’objectif est simple : éviter à leurs enfants les désagréments qu’ils ont pu connaître à leur âge, et leur donner plus de chance de progresser socialement dans cette société désormais nationale. Pour les garçons, le mouvement est encore plus rapide. Le service militaire obligatoire peut faire figure d’épouvantail pour des Bretons qui ont depuis des décennies maintenant, acquis un terrible sentiment d’infériorité en raison de leur langue. Le mieux est donc de ne plus la parler ! Et puis, parler Français, c’est aussi mettre toutes les chances de son côté pour aller travailler ailleurs qu’à la ferme, peut être même en dehors de la région...

Les adhérents de l'UTL de Brest lors de la conférence de Fañch (...)
Les adhérents de l’UTL de Brest lors de la conférence de Fañch Broudic .

Le "symbole" disparait, mais il faudra encore toute l’énergie et toute la détermination des locuteurs Bretons pour parvenir à sauvegarder et revitaliser une langue dont l’Etat central ne voulait plus. Paradoxe des temps, c’est aujourd’hui sous couvert de l’Education Nationale que ces enseignements en langue bretonne sont dispensés !

Fanch Broudic est journaliste et chercheur. Il a présenté des émissions en langue bretonne à la radio, puis à la télévision pendant près de 40 ans et il a été responsable de ces émissions sur France 3 Ouest jusqu’en 2007. Il est chercheur associé au Centre de recherche bretonne et celtique (Université de Brest). Il a consacré sa thèse à l’évolution de la pratique sociale du breton de l’Ancien Régime à nos jours. Il est spécialiste des sondages sur la langue bretonne.

http://languebretonne.canalblog.com/

A lire : "Etude sur l’interdit de la langue première à l’école", dans la collection "Histoire sociale des langues de France" au Presses Universitaires de Rennes.