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Une conférence proposée par l’UTL de Rennes


Patrons bâtisseurs en Bretagne : le miracle breton

Qui n’a pas eu la curiosité de savoir à quoi ressemblait la Bretagne dans l’immédiat après-guerre ne peut pas comprendre qu’on puisse avoir envie d’évoquer le surnaturel en contemplant le travail accompli en 70 ans par l’économie bretonne. Figures de proue de cette renaissance, quelques grands patrons auront largement mérité le qualificatif de « bâtisseurs » même si, à y regarder de plus près, c’est toute une culture qui s’est alors éveillée pour permettre que se réalise la métamorphose.

Témoin de ces années de construction, Claude Ollivier, aura passé toute sa carrière de journaliste à Ouest France, sillonnant les différents territoires bretons et rendant compte au quotidien des mutations que vivaient notre région. Il raconte : « en 1950, 90% des logements ruraux bretons étaient dépourvus d’eau courante, alors que dans le même temps, la moyenne française n’était que de 30%… » Ce simple chiffre en dit long sur l’immense retard que comptait alors la Bretagne sur le reste du pays. On en était encore à devoir accepter sans broncher cette désastreuse image de « Bécassine » dont se moquaient les parisiens ; on en était encore, quand on le pouvait, à quitter la Bretagne dans l’espoir d’une vie plus facile ailleurs ; on en était surtout à ne pas être en mesure d’imaginer un avenir. Pour Claude Ollivier, la Bretagne au seuil des années 60, était en perdition. Alors, que s’est-il passé ?

La Bretagne était en perdition

Il s’est trouvé que quelques « personnalités » sont apparues ; en général loin des grandes agglomérations bretonnes et avec un point commun : aucun de ces hommes (dont on dira bien entendu plus tard qu’ils étaient des visionnaires…) n’avait ne serait-ce qu’un début de fortune ! Ils avaient en revanche une formidable envie de sortir de ce qu’on leur avait toujours présenté comme une fatalité, à savoir qu’il n’y avait rien à attendre des Bretons. C’est ainsi qu’en 1964, à Concarneau, Guy Cotten commence à vendre des vêtements de pêche, avant d’avoir l’idée de les concevoir et de les fabriquer lui-même. On connait la suite… Dans les 5000 points de vente que connait aujourd’hui la société, on achète aujourd’hui un « Cotten ». 
Que dire de Yves Rocher ? Marque internationale par excellence, fleuron de la cosmétique naturelle française. Une famille simple de La Gacilly, chapeliers, avec une petite boutique… Mais déjà un amour absolu pour la nature. Yves Rocher, après avoir testé une pommade hémostatique (et essuyé quelques ennuis pour exercice illégal de la médecine…) se lance dans la vente par correspondance, dans le petit grenier du logement familial. Là aussi, on connait la suite ! 


De la honte à la fierté

On pourrait en citer bien d’autres, partis de rien ou si peu, équipés de la seule envie de réussir quelque chose et parés d’une absolue certitude : leur idée était la bonne ! Avec le recul quel constat peut-on faire ? Le premier est qu’ils ont tous obéi à une règle non écrite et pourtant indiscutable : la réussite devait avant tout servir l’emploi local. Sur son lit de mort, le père d’Yves Rocher lui aura donné comme mission de sauver la Gacilly ! Il ne se départira jamais de cette véritable obsession. Guy Cotten n’a jamais décentralisé ses productions, alors même que la Chine aurait pu paraître une évidence pour d’autres… Dans ces années 60, ils sont maintenant nombreux à penser qu’il faut agir par soi-même pour que le Bretagne réussisse. Ce seront les grandes heures du CELIB et la montée en force des hommes politiques bretons dans le débat politique. Mais là encore, il n’y a pour tous ces hommes qu’un objectif, faire en sorte que leur région se modernise et offre de l’emploi pour le plus grand nombre. Alors on va miser sur deux leviers très vite identifiés. L’enseignement et la culture. L’enseignement parce que les Bretons (principalement de Basse Bretagne),stigmatisés depuis longtemps par l’usage de leur langue, ont compris que seuls les diplômes pouvaient leur permettre de sortir de leur condition. (A ce jour, la Bretagne demeure la région française obtenant les meilleurs taux de réussite au baccalauréat !) Et puis la culture. Parce qu’être Breton, ce n’est pas seulement vivre en Bretagne. Faire vivre une culture, c’est aussi faire vivre des valeurs. C’est affirmer un désir commun.
On verra ainsi apparaître le Festival Interceltique de Lorient, la Saint Patrick au Stade de France ou bien encore les bagadous bretons défiler sur les Champs Elysées. On verra encore La Gacilly créer un Festival International de la photo. Mais on verra surtout fleurir au plus près des communes bretonnes, l’expression de véritables pratiques culturelles.
La culture alimente l’économie comme l’économie permet de faire vivre la culture. Cet équilibre est rare et précieux !

Et demain ?

On serait tenté de dire que cette vaste épopée est aujourd’hui terminée, que le temps n’est plus aux grands leaders et que la mondialisation a durablement mis en péril nos savoir-faire… Il serait très audacieux de dire que cela est faux ! Pourtant, il semble bien que la nouvelle génération soit d’ores et déjà à l’oeuvre. Cette génération ne fait pas plus de bruit qu’en faisait la précédente. Elle est composée de start-up survitaminées, travaillant dans tous les secteurs de pointes avec des ingénieurs « formés au club », c’est à dire ayant suivi pour la plupart leurs études en Bretagne. Mais surtout, elle partage les mêmes valeurs que la génération précédente : servir sa région et les gens qui y vivent, valoriser sa culture tout en restant ouverts au monde. Aujourd’hui, c’est peut-être la « Glaz économie » qui incarne le mieux ces nouveaux patrons. Glaz : 3 couleurs ; bleu, vert et gris. Bleu pour le développement des activités liées à la mer, vert pour celle liées à l’écologie et à la nourriture et gris pour la matière grise !
L’époque a changé : les grands patrons d’hier avaient réussi grâce à leurs personnalités débordantes, ceux d’aujourd’hui ont appris à travailler en réseau. C’est à peu près la seule chose qui puisse les distinguer. Pour le reste, ils sont identiques, profondément Bretons.

http://www.utl-rennes.net/

Claude Ollivier a été journaliste à Ouest France puis rédacteur en chef, animera une conférence à l’Université du Temps Libre de Rennes le mardi 18 avril à 14H30 dans les locaux de St Grégoire, Centre d’animation de La Forge.

Il est l’auteur de plusieurs ouvrages de référence dont :
Guy Cotten, Le soleil sous la pluie 2011
Yves Rocher, une vie à fleur de peau 2012
De la Vendée aux Caraïbes, décollages réussis (Biographie de Jean-Paul Dubreuil)

Il vient en outre de sortir aux Presses du Midi, un roman sur la guerre d’Algérie : « Ombres Rebelles »